Le texte initial de Jean-François Coatmeur
Le hall de la gare de Brest peu à peu se désemplissait. Dehors, les portières d'un dernier taxi claquaient. 0h7, indiquait l'horloge murale : le TGV de Paris était arrivé à l'heure.
Mathieu Legarrec traversa l'aire des composteurs et fit quelques pas, observa le long ruban gris du quai. Plus personne, sinon un contrôleur devant la motrice, bavardant avec l'un des conducteurs, et très loin, presque à l'arrière du convoi, une forme qui zigzagait en traînant deux énormes valises. Müller ? Il cligna des paupières, gêné par le rayonnement d'une rampe au néon, et il comprit aussitôt que le vieux bonhomme exténué qui s'arrêtait là-bas et se massait les reins ne pouvait pas être celui qu'il attendait. L'évidence était là : Léonard Müller n'était pas descendu du TGV. Et ce constat était stupéfiant.
Le contrôleur avait mis fin à la causette et venait vers lui. Legarrec s'avança.
- S'il vous plaît, Monsieur, y-a-t-il une autre arrivée de Paris ce soir ?
- Ah non, le vendredi seulement nous avons un dernier train à 1h48.
- Je vous remercie.
Il repassa dans le hall à présent presque vide, Seuls s'y trouvaient encore un clodo volubile, affalé sur l'un des sièges, où il résistait aux injonctions d'un employé qui voulait le déloger de sa couchette, et, devant les panneaux d'affichage, un grand type en parka brune occupé à consulter les horaires, le front soudé à la vitrine; Il doit être complètement myope, songea distraitement Legarrec.
Il sortit de la gare et remonta le col de son pardessus, saisi par le vent aigre qui balayait l'esplanade, il prit la direction du parking. Dès qu'il fut dans la Safrane, il arma son portable et composa le numéro de Müller. Il eut un répondeur, auquel il s'abstint de signaler sa tentative. Léonard, naturellement, ne se trouvait pas à Neuilly. Mais alors pourquoi cette défection ? Le déplacement était programmé depuis plusieurs jours et ce matin même, Müller avait confirmé qu'il viendrait par le TGV de 19h20.
Legarrec était en plein désarroi. Et très contrarié. Comment Stéfani allait-il prendre la chose ? Ils avaient leur rendez-vous tous les trois le lendemain à 18 heures, au bar de l'Océan. Léonard Müller était la pièce maîtresse du dispositif, le seul à même de leur ménager une entrevue avec Carol, ils devaient en discuter, justement, lors de la rencontre au port de commerce. Une rencontre capitale. Sans Müller... Qu'est-ce qui avait bien pu se passer ? Il lui fallait rentrer au plus vite : Müller lui avait peut-être laissé un message à l'appartement, où Legarrec n'avait pas mis les pieds depuis ce matin, car après avoir dîné à Recouvrance avec Stéphani, il s'était rendu directement à la gare.
Il gara la Safrane au Square du Loir-et-Cher et gagna la place du Château, déserte à cette heure. Un léger crépitement de pneus sur sa droite lui parvint, alors qu'il était à la porte de l'habitation, rue Brossolette. Jetant un regard par-dessus son épaule, il aperçut la voiture qui s'immobilisait au ras du trottoir, quelques mètres plus loin et éteignait ses phares. Une grosse Mercédès claire, immatriculée dans les Bouches du Rhône, remarqua-t-il un peu étonné. Au moment où il refermait, il nota que le conducteur n'avait pas quitté le véhicule et il l'entrevit vaguement, qui déchiffrait un document, un plan de la ville sans doute, à la lueur d'un spot de lecture.
Il monta au troisième étage, où il avait son appartement depuis l'an passé. L'immeuble était silencieux, les résidents, des personnes rangées et pour la plupart d'âge canonique, ne sortaient guère et se couchaient tôt. Il ouvrit, se traita de crétin : les trois lampes de la suspension illuminaient à giorno le vestibule, il avait oublié d'éteindre en quittant le logement en début de matinée
Pourtant il lui semblait.... Mais non, des négligences de ce genre, il en commettait depuis quelques temps -depuis qu'aux soucis de son boulot au bureau d'études de la DCN s'étaient ajoutés les tracas liés à ce truc invraisemblable dans lequel il s'était fourré.... Il dormait mal, ne donnait le change qu'en se bourrant de médicaments. Sûr qu'à ce régime, il ne tiendrait pas longtemps.
Il pénétra dans le séjour, alluma la lampe basse du salon. Il s'approcha du poste téléphonique, où la touche verte du répondeur clignotait. Le compteur annonçait deux communications. Il appuya sur la commande.
La première était de sa femme, en vacances depuis une semaine à la Martinique avec leurs deux enfants. "Coucou, Mathieu, c'est Justine! Tout va bien. On se prépare à aller faire trepette avant le déjeûner. Romain et Bénédicte sont de plus en plus emballés par leur séjour, moi, j'ai un peu chaud, mais je fais provision de soleil, ça pourra toujours servir à Brest! J'espère que tu survis. A bientôt. Gros bisous.
Le contraste avec le second message fut brutal. Il émanait de Léonard Müller, dont il reconnut mal le ton âpre. "Pour Mathieu. J'ai un mec aux fesses depuis Montparnasse; Je pense l'avoir identifié, il s'agit de Goronian, l'ex-fiancé de Carol. Un type pas intéressant, je t'expliquerai une autre fois; Possible que la fille elle-même ne joue pas franc jeu avec nous. Alors écoute-moi, Mathieu : il faut annuler le rancard de demain au port. J'essaie de larguer le gars à l'arrêt de Rennes et je te rappelle; Ne viens surtout pas m'attendre à la gare. Et préviens tout de suite Simoni. Donc on est bien d'accord ? Pas de rendez-vous demain. Prends bien soin de toi, vieux. Salut". Le texte avait été dicté à 20h37, informait le compteur de l'enregistreur
Legarrec demeura quelques instants inerte, le cerveau en plein brouillard. "Prends bien soin de toi..." Un frisson le secoua. Oui il avait été inconscient de s'embarquer dans cette aventure pour laquelle il n'était pas fait. Il se sentit soudainement seul, perdu dans le grand appartement froid et impersonnel, quasi hostile. Sans personne de sincère sur qui s'appuyer : Justine était loin, il n'allait pas lui gâcher ses vacances en l'assommant avec ses problèmes, et d'ailleurs il ne voulait absolument pas la mêler à cette histoire; Oui, téléphoner à Simoni, Müller le préconisait et Legarrec avait besoin de parler à quelqu'un ce soir, fût-ce à un type aussi peu chaleureux que Modeste Simoni.
Il posa la main sur le combiné, sursauta. Le timbre de l'interphone venait de retentir. Qui donc pouvait sonner chez lui si tard. Il n'attendait personne; Ou alors... Léonard MÜller ? Müller qui aurait semé son suiveur et réussi à se procurer une bagnole ? 0h38, disait l'horloge du répondeur, il avait eu largement le temps d'effectuer le trajet Rennes-Brest.
Il courut à l'une des fenêtres donnant sur la place. Il observa que la Mercédès blanche n'était plus là, mais il eut beau se tordre le cou, il ne distingua aucune forme sur le trottoir; Il revint dans le hall, hésita quelques secondes, la gorge sèche. Si ce n'était pas MÜller... Il décrocha l'appareil, demanda d'une voix blanche :
- Qui appelle ?
Les contributions
1 - Contribution de Sylviane
Au même instant le téléphone retentit le faisant sursauter. D'un geste instinctif, il mit la main sur l'interphone pour essayer de ne pas avertir la personne qui attendait en bas. Une panique s'empara de lui : ces deux sonneries rapprochées dans le silence lourd de l'appartement lui semblaient annonciatrices de très gros ennuis. La priorité lui parut de ne pas ouvrir tout de suite et de gagner un peu de temps pour réfléchir, si tant est qu'il pourrait le faire. Le danger lui semblait moindre au téléphone. Comme l'interlocuteur tardait à répondre à l'interphone, il en profita :
- Un instant, je vous prie.
Il s'empara de son portable et avant de parler s'enferma dans la salle de bains, la pièce la plus éloignée du hall.
- Tu dormais déjà, lui murmura Müller ? Tu as intérêt à avoir le cerveau prompt. J'ai réussi à semer Goronian en descendant à Rennes, mais il n'était pas seul et j'ai du jouer les Prost sur les petites routes de campagne en passant par Huelgoat. J'avais son acolyte aux fesses. J'avais oublié qu'il fait toujours équipe avec son frère. Pas tendres, ces deux-là. Méfies-toi d'une grosse cylindrée blanche. Ils ont dû se partager la traque. L'un dans le train avec moi, l'autre par la route pour plus de sûreté...
- Ils sont ici, en bas bafouillais-je en lui coupant la parole
- Tu n'ouvres surtout pas. Ils monteront quand même, mais cela les retardera. Branche la radio et la télé, vite. Monte le son au maximum pour réveiller tes voisins. Ils sauront que leur visite ne passera pas inaperçue et ils décamperont. Tant pis pour tes bonnes relations de voisinage. Tu t'excuseras demain.
Mathieu vit, plus qu'il n'entendit, la poignée de la porte s'abaisser avant que n'éclatent les cuivres de la symphonie de Wagner qu'il écoutait le soir en rentrant du travail. Les premiers coups de balai n'avaient pas encore retenti sur la cloison qu'il avait perçu le claquement de la porte d'entrée. Un record de rapidité pour descendre les trois étages. Il poussa un soupir. Il allait falloir qu'il s'entraîne lui-aussi. Cela pourrait lui servir. Les jambes flageolantes et le souffle court, il reprit Müller.
- Ca a marché ! Sans toi j'allais faire une connerie. Je ne comprends plus rien, moi ! Où j'ai mis les pieds ! Si j'avais su. Cela paraissait tellement anodin. Carole m'a présenté cela comme une farce. Il faut dire qu'il ne lui a pas fallu plus d'une heure pour me convaincre. J'ai perdu la tête et elle en a profité.
-Je comprends que cela te dépasse. Il faut arrêter ça le plus vite possible, mais cela ne sera pas gratuit. Ils te tiennent. Je vais essayer une dernière fois de faire pression sur Carole. Sinon, tu devras tout avouer à ta direction et à Justine. J'avais pensé à ta mutation, mais maintenant qu'ils ont accès au réseau informatique, ils ne mettraient pas cinq minutes à te retrouver. Pour l'instant tu ne bouges pas, la nuit porte conseil. Tu as pu joindre Simoni ?
- Non, je n'ai pas eu le temps.
- Tu t'en charges demain et tu attends mes instructions. Je te joindrai à ma façon, ne sois pas surpris, mais sois sur tes gardes; Goronian est grand, brun et portait une parka marron foncé, son frère lui ressemble et vient de Marseille, je dis ça pour l'accent, cela peut te mettre sur la voie, c'est le plus dur à cacher.
Le silence à nouveau envahit l'appartement avec ce je ne sais quoi d'oppressant. Mathieu, abasourdi, un verre de whisky dans les mains, plongea dans la lueur bleutée de l'aquarium. Le ballet muet des poissons multicolores et phosphorescents qui d'habitude lui apportait la détente, l'agaçait. Rien ne venait apporter de réponse à ses inquiétudes. Son regard flottait vaguement et le spectacle qu'il avait devant lui se transforma par la pensée et l'angoisse qui montaient en lui. L'image peu à peu se modifia par vagues troubles. L'eau envahit progressivement son champ de vision.
Il s'entrevit, au beau milieu de la nouvelle attraction d'Océanopolis, l'Espace des Requins. Il était prisonnier dans l'ascenseur au cœur de la masse liquide et la belle Carole jouait la sirène envoûtante en attirant son attention. S'il avait pu détourner son regard la première fois, mais il s'était senti si fort, si flatté, si macho quand... Carole était apparue sur l'écran de son ordinateur.
Carole fit cliqueter les trois verrous de la porte capitonnée beige de son appartement. Elle n'était pas mécontente d'elle. Il ne lui avait fallu que quelques jours pour dénicher ce charmant petit duplex : Idéalement placé, à deux pas du centre ville, à proximité de la gare et offrant en prime, vue sur le port et la magnifique rade de Brest.
Elle accrocha son imperméable de vinyl noir et sa ceinture sur le portemanteau perroquet qui meublait l'angle du vestibule tapissé de toile de Jouy rose ; à côté, le miroir roccoco à qui elle décocha un sourire ravageur, comme chaque fois qu'elle entrait ou sortait de chez elle. En caressant la rampe de l'escalier en chêne clair, elle grimpa légèrement jusqu'à sa chambre-salon-boudoir-bureau et ouvrit les doubles rideaux de cretonne fleurie aux teintes douces.
D'un geste preste, elle se débarrassa de ses escarpins vernis soulignés d'un liseré doré en bordure de semelle, fit s'envoler sa robe de soie noire à fines bretelles par-dessus sa longue chevelure blonde. Carole tapota deux énormes coussins brodés et s'étendit sur la méridienne de velours grenat, face à la baie vitrée. Elle profita un long moment du spectacle. La lueur timide de l'aube écartait les voiles légers de brume gris-souris qui, en écharpes, recouvraient la rade . Mais à la vue de l'ordinateur ses pensées s'agitèrent, contrastant avec l'immobilité de ce corps superbe.
Habituellement masqué par de magnifiques tentures assorties au camaïeu des tissus à cet étage, son coin bureau en pignon de la longue pièce, laissait apercevoir l'écran de son PC continuellement connecté sur Internet. L'œil noir de la webcam lui rappelait sa situation actuelle, passionnante, pleine de promesses, mais délicate et dangereuse. Carole adorait cet état de perception, toujours sur le fil du rasoir, à l'affût, tous ses sens tendus pour capter la moindre alerte. L'enjeu ne permettait pas la moindre erreur et ce n'est que dans ces moments-là , qu'elle avait la pleine conscience d'exister.
Depuis le jour où Carole avait compris qu'elle était aussi performante que celui qui la manipulait, elle avait décidé de jouer en solo, mais cela n'était pas du tout du goût de la gent masculine qui prédominait dans ce milieu. C'est pourquoi, elle avait choisi de couper les liens.
Marius, son ex, lui avait réservé le rôle restrictif d'appât, partageant le pouvoir de décision avec son frère César. Quant au séduisant Léonard, sous des dehors protecteurs et affables et la puissance de sa position sociale, il masquait diaboliquement sa personnalité. Mais de façon perfide et redoutable, il affichait toujours des doutes à son égard de façon à la déstabiliser et récupérer ainsi, à son profit, les informations vitales qu'elle réussissait à obtenir; Il s'en servait pour asseoir sa position professionnelle et financière auprès d'industriels et de politiques très intéressés, comme hier au soir.
Müller l'avait appelée vers 20 h. Elle s'apprêtait à sortir pour aller dîner aux abords du célèbre Pont de Recouvrance, dans le cadre maritime du Château. L'appel filtré sur le portable l'avait intriguée; Elle voulait en savoir plus :
-Oui
-Carole..., Léonard, je suis heureux de te trouver. Ne crains rien, mais je pense que je dois t'avertir. Les ennuis sérieux risquent de commencer. Je viens d'apercevoir Marius. Il est sur mes talons depuis que j'ai pris le train pour Brest. Pas question que je te retrouve chez toi. C'est trop risqué. Tu sais combien ta sécurité compte pour moi. J'annule l'opération de demain et je me planque quelques jours.
Hier au soir Léonard lui avait confié que la bande de Marseille avait retrouvé sa trace. Il avait été suivi en sortant du Ministère des Affaires Etrangères à la fin de son entrevue privée avec les invités, mais n'en avait eu la confirmation qu'à Montparnasse au moment où il s'était engouffré dans le train qui démarrait en direction de Brest.
Carole s'étira avec une grâce féline et se leva pour se diriger vers l'écran lumineux, un sourire étrange au coin des lèvres. Elle devait accélérer le mouvement si elle voulait garder la pression sur les deux pigeons qui lui avaient ouvert la porte classée "secret défense" aux dossiers du futur prototype capable de révolutionner la protection et l'attaque et qui intéressait les nouveaux industriels qui se faisaient une guerre concurrentielle sur le marché.
Tout en pianotant sur le clavier Carole offrait à l'objectif de la caméra un superbe décolleté pigeonnant dans un écrin de dentelle noire de Lou qui ne laisserait pas indifférents ses "amis".
Lorsque Mathieu ouvrit la porte vitrée de son bureau, quelques minutes après huit heures ce matin-là, il affichait sur son visage les affres d'une courte nuit de sommeil troublée par les nombreux réveils causés par des cauchemars. Et pourtant la panique qu'il vit dans le regard de Simoni lui enleva le peu de forces qu'il avait. Il vira du blanc au verdâtre et dut s'asseoir sur la chaise la plus proche, ses jambes se dérobant sous lui. Si aucun son ne parvint à franchir ses lèvres serrées, Modeste ressentit l'angoissante question :
- Que se passe-t-il ?
A votre tour
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© Jean-François Coatmeur.fr - 09/05/2009